De la poussière sous le tapis

C’est une expression d’Alex.
Il dit que c’est comme ça chez nous, qu’on a de la poussière sous le tapis.

Jusqu’à ce qu’il n’y a pas longtemps, je ne comprennais pas trop ce qu’il voulait dire par là.
Je crois que je m’en fichais un peu aussi.
J’avais envie d’avancer, de profiter des belles journées de l’été, des belles journées de la vie.
J’avais envie d’être avec mes enfants, de les voir grandir.
Je ne voulais plus que la malformation soit au centre de nos discutions, de nos vies.
Je voulais oublier, presque. Certainement.
Laisser tout ça derrière nous. Arrêter de serrer les dents.
Respirer, me sentir libre. Et sereine. Et que tout soit possible.
Enfin libérée des contraintes « protectionnistes », enfin de l’autre côté de l’opération, enfin profiter, profiter et profiter.

Alex était davantage sur la réserve, avait davantage de difficulté à arrêter de s’inquiéter et à aller de l’avant.
Ou alors il allait trop loin, il pensait déjà aux prochaines étapes, se posait des questions auxquelles il n’y a pas de réponse.
J’avoue que ça m’a un peu agacé par moment. A quoi bon poser des questions dont on sait que personne n’a les réponses? Bien sur qu’il y aura d’autres étapes, mais à quoi bon se préparer maintenant si elles n’ont lieux que dans plusieurs années?
On n’avance pas à la même vitesse…
Moi je voulais profitez du moment présent, des bonnes nouvelles, de pouvoir dire « oui il va bien » encore et encore.

J’ai repris le boulot, on a retrouver un semblant de vie normale.
Presque.
Pas tout à fait.
Mais j’ai fais comme si.

Et puis…

Un jour au boulot j’ai eu envie de « m’isoler ». Il y avait trop de bruit, j’ai mis un casque pour écouter de la musique et mieux me concentrer. J’ai ouvert mon compte deezer, j’ai regarder ce que j’avais en stock.
Tiens une playlist « pour les enfants », quoi ça être dont?
Je l’ai lancé et….

C’est vrai on a de la poussière sous le tapis.

J’ai compris.

Il s’agit en fait de la playlist que j’avais faite quand nous attendions les résultats de l’amniocentèse, il y a presque 2 ans.
5 chansons en tout.
Qui m’ont agrippé et tiré en arrière. 2 ans en arrière. Tout à semblait disparaître autour de moi, je me suis retrouvé chez un autre client, assise à un autre bureau, avec mon gros ventre et mon bébé gigoto dedans, avec des larmes plein les yeux, avec la trouille au corps.
J’ai été incapable d’esquisser le moindre geste, je n’ai pas pu stopper la musique.
Je suis restée prostré, à écouter. A revoir, à re-sentir. Je ne me suis pas souvenu, j’ai revécu.

Je me suis vraiment rendu compte à ce moment là, je l’ai senti tout au fond de moi même, dans toutes les fibres de mon corps, dans tout ce que j’ai pu ressentir physiquement et moralement, à ce moment là : pendant 3 semaines, 3 semaines interminables, ces 3 petites semaines là, nous avons eu un avant gout de l’enfer.

Chacun vit les choses différemment. Pour ma part ces 3 semaines là restent jusqu’à maintenant une des étapes les plus difficiles, sinon LA plus difficile, du parcours. Durant cette période plein de chose nous sont passées en tête et quand j’écoute les chansons que nous avions choisi Alex et moi, je me rends compte que nous avons préparé aussi, au cas ou, l’enterrement de notre bébé.
Durant ces semaines, j’ai bien cru que je ne réussirais pas à tenir le coup, que j’allais perdre pieds. Pour de bon.

Nous avons eu de la chance, ça aurait pu durer plus que 3 semaines. Et Valentin va bien aujourd’hui.

Mais Alex a raison, nous avons de la poussière sous le tapis.
Nous avons beau faire le ménage, il y a toujours un endroit ou les mauvais souvenirs se cachent. Et régulièrement ils nous pètent à la figurent. Pour une petite phrase (« oh vous avez de beaux enfants en pleine santé, la chance! ») pour une chanson, pour un petit quelque chose de rien du tout qui nous ramène en arrière.
Et parfois même, c’est moi qui cache la poussière sous le tapis, parce que je n’en peux plus de l’avoir sous les yeux, et que je ne sais absolument pas quoi en faire.

J’admets.
Je reconnais que je n’ACCEPTE PAS d’être marqué au fer rouge pour cette histoire.
Je ne veux pas que la malformation soit au centre de nos vies et qu’elle nous définisse. Ni Valentin, ni nous.
Je ne veux pas que Valentin soit « le petit garçon qui a un problème au coeur« , je ne veux pas que Gabi soit « le frère du petit garçon qui a un pb au coeur« , et je ne veux pas que nous soyons les parents « du petit garçon qui a un pb au coeur« .
Nous sommes une famille et nous sommes beaucoup plus que ça.

Je crois que j’ai un problème finalement.
Parce que la poussière sous le tapis elle sera toujours là. J’aurais beau faire le ménage ou jeter le tapis, elle sera encore là.
Il va bien falloir que je trouve une façon de faire avec.

 

Mais à part ça et qu’on soit en novembre (et que je DETESTE ce p#%$ de mois) et qu’on est en plus bientôt le 13, à part ça, on va très bien.

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2 réflexions sur “De la poussière sous le tapis

  1. Moi je trouve que c’est plutôt une bonne chose de vivre l’instant présent, de profiter. Et tu as raison de ne pas vouloir stigmatiser ta famille. Bien sûr le pb est là mais ce n’est pas un mal de vouloir vivre normalement 🙂 quant aux mauvais moments on ne peut les oublier. … on fait qu’essayer de vivre avec. Gros bisous

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